La propagande reste un défi persistant pour la démocratie taïwanaise, particulièrement à l’approche des élections locales. Dans un contexte de tensions militaires avec Taïwan et de tentatives d’ingérence étrangère, la Chine est une source majeure de préoccupation, notamment en raison de la diffusion d’informations trompeuses. Dans ce troisième article de la série en trois volets intitulée Le guide de la propagande, Reporters sans frontières (RSF) a interrogé le journaliste Brian Hioe basé à Taipei et rédacteur en chef fondateur du média en ligne New Bloom, consacré à la politique taïwanaise et aux mouvements sociaux, sur l’évolution des méthodes de propagande et sur la manière dont les journalistes peuvent identifier et couvrir la désinformation sans contribuer involontairement à sa diffusion.
Comment la désinformation chinoise visant Taïwan évolue-t-elle ?
Brian Hioe : La désinformation chinoise est de plus en plus adaptée au contexte local. Auparavant, certains récits étaient plus faciles à identifier, car ils utilisaient des mots ou des expressions peu courants à Taïwan. Lorsque des influenceurs taïwanais ou d’autres acteurs locaux reprennent et diffusent ces récits, leur origine devient beaucoup moins évidente.
Les contenus générés par l’IA constituent également une préoccupation croissante. Des vidéos peuvent faire croire que le président Lai Ching-te ou d’autres responsables reconnaissent des actes répréhensibles ou critiquent leur propre parti, alors qu’ils n’ont jamais tenu ces propos.
Pourquoi ces récits sont-ils particulièrement difficiles à identifier ?
Brian Hioe : Ils s’appuient souvent sur des événements en cours ou sur de véritables controverses politiques. Une affirmation fabriquée peut donc paraître crédible parce qu’elle correspond à un récit déjà présent dans le débat public. C’est aussi pourquoi la désinformation n’a pas nécessairement besoin d’être entièrement fausse pour être efficace. Un événement réel peut être présenté sans contexte, ou un fait authentique peut être utilisé pour étayer une conclusion que les preuves ne justifient pas. Parfois, il ne s’agit pas simplement de désinformation reposant sur des informations falsifiées ou erronées, mais d’agencer des informations réelles pour construire un récit politique.
Que doivent vérifier les journalistes lorsqu’ils rencontrent une affirmation suspecte ?
Brian Hioe : Il faut commencer par retrouver la source originale. Vérifiez quand et où l’information est apparue pour la première fois, qui l’a produite et si le contenu original étaye l’affirmation avancée. Pour les vidéos et les images, recherchez la version originale et vérifiez si des sources indépendantes confirment ce qu’elles sont censées montrer. Pour les affirmations politiques, distinguez les événements qui se sont réellement produits des prédictions ou des opinions sur ce qui pourrait arriver. À Taïwan, par exemple, les sondages politiques sont souvent publiés par des médias dans le but d’influencer les résultats électoraux, plutôt que de simplement refléter l’opinion publique.
Quelles erreurs les journalistes doivent-ils éviter lorsqu’ils couvrent la désinformation ?
Brian Hioe : Une erreur consiste à considérer une information comme crédible simplement parce qu’elle est largement diffusée. Une autre consiste à supposer qu’une affirmation relève de la désinformation chinoise simplement parce qu’elle profite à la Chine. Les journalistes doivent établir l’origine d’une affirmation et retracer sa circulation avant de faire ce rapprochement. Ils doivent également éviter de reproduire inutilement une fausse affirmation. Un article consacré à la désinformation peut lui-même contribuer à accroître sa visibilité.
Quels conseils donneriez-vous aux journalistes taïwanais ?
Brian Hioe : Soyez particulièrement attentifs aux affirmations qui confirment une controverse politique ou une crainte déjà présente dans le débat public. Une affirmation partagée par un influenceur taïwanais peut sembler plus crédible parce qu’elle utilise un langage familier et provient d’une source locale, mais cela ne la rend pas nécessairement exacte. Vérifiez la source, le contexte et les preuves avant de publier. Lorsqu’il est nécessaire de couvrir une fausse affirmation, fournissez suffisamment de contexte pour distinguer clairement ce qui a été vérifié de ce qui ne l’a pas été. Le caractère sensationnaliste de nombreux contenus journalistiques contribue toutefois au problème : de nombreux médias taïwanais reprennent des contenus issus des réseaux sociaux sans les vérifier, dans le but d’obtenir rapidement des vues et des clics.
Quels conseils donneriez-vous aux journalistes étrangers qui couvrent Taïwan ?
Brian Hioe : Ne considérez pas l’environnement informationnel taïwanais uniquement à travers le prisme des relations entre les États-Unis et la Chine. La désinformation chinoise s’appuie de plus en plus sur des controverses locales et des préoccupations nationales. Il est donc essentiel de comprendre le contexte local. Les médias internationaux ont trop souvent tendance à ramener l’ensemble de la politique taïwanaise aux relations entre les deux rives du détroit, ou à tenter de l’expliquer exclusivement sous cet angle. Les journalistes étrangers doivent également éviter de considérer une information comme fiable simplement parce qu’elle provient d’une source taïwanaise. Des récits originaires de Chine peuvent être adaptés et diffusés par des acteurs locaux.
Quelle est la règle essentielle à retenir pendant la campagne électorale ?
Brian Hioe : Ne confondez pas diffusion et crédibilité. Le fait qu’une affirmation soit largement répétée ne la rend pas vraie, et le fait qu’elle provienne d’une source locale ne la rend pas nécessairement fiable. La Chine mène en effet des opérations de communication de grande ampleur précisément pour influencer les publics locaux et internationaux. Cela implique notamment de s’appuyer sur des acteurs locaux et de les intégrer à des opérations d’influence. Remontez à la source originale, vérifiez le contexte et examinez les preuves avant de relayer une information.
Brian Hioe est un journaliste indépendant basé à Taipei, à Taïwan. Il couvre la politique taïwanaise, les mouvements sociaux et, plus largement, les affaires de l’Asie de l’Est pour un public international. Il est l’un des rédacteurs en chef fondateurs du média en ligne New Bloom, consacré à la politique taïwanaise et aux mouvements sociaux. Il est également chercheur associé non résident au programme d’études taïwanaises de l’Université de Nottingham et membre du conseil d’administration du Taiwan Foreign Correspondents’ Club.
Pour aller plus loin
- The Propaganda Monitor – Chine : enquêtes sur la propagande chinoise et son influence sur les médias dans le monde.
- Décoder la désinformation en ligne : ressources pour comprendre et enquêter sur la désinformation en ligne.
- Faire face aux deepfakes : conseils pratiques pour identifier les deepfakes, répondre aux attaques visant les journalistes et accompagner les journalistes concernés.